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Les femmes et l’orgasme

Les femmes et l’orgasme

Début novembre 2015, l’IFOP a réalisé une enquête internationale (restreinte à l’Europe et l’Amérique du Nord !) auprès de 8000 femmes de 18 à 69 ans portant sur les freins et les sources du plaisir féminin (intitulée plus rapidement Les femmes et l’orgasme). Dans le communiqué de presse présentant les résultats, le lien est fait entre pratiques et positions sexuelles d’une part, et difficultés pour les femmes à attendre l’orgasme lors d’une relation sexuelle d’autre part. L’intérêt de cette enquête réside dans le fait que, comme relève l’IFOP, « ce sujet est peu abordé dans les études internationales sur la sexualité alors même qu’il s’agit d’une des grandes questions de la sexologie depuis les travaux pionniers d’Alfred Kinsey.1 Il faut dire que la vision épidémiologique qui a imprégné les enquêtes de sexualité depuis l’explosion du sida n’a pas favorisé les travaux permettant d’évaluer l’efficacité des pratiques sexuelles sous l’angle de l’accès au plaisir et à l’orgasme. »

Les conclusions de l’enquête mettent en avant que les Françaises ont plus de mal à atteindre l’orgasme, jouissent moins souvent, simulent plus régulièrement l’orgasme avec leurs partenaires que leur homologues des autres pays investigués (Espagne, Italie, Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas, États-Unis, Canada).

 

Le point de vu de François Kraus, directeur d’étude à l’IFOP

« Si les Françaises souffrent de plus de difficultés à jouir que les autres femmes occidentales, ce n’est pas seulement en raison de certaines de leurs particularités : les taux élevés d’activité, de célibat ou de consommation de médicaments observés dans la population féminine hexagonale ne créant pas les conditions physiques ou psychologiques les plus favorables à un épanouissement sexuel (ex : fatigue, stress, situation sentimentale instable, baisse de la libido…). Au regard des résultats de l’étude, leur singularité tient également au fait que les Françaises pratiquent moins souvent les techniques permettant en général aux femmes de jouir plus facilement comme la masturbation ou la double stimulation (clitoridienne et vaginale). En effet, en France plus qu’ailleurs, l’accès des femmes à l’orgasme semble freiné par une sexualité de couple encore trop « phallocentrée » : les pratiques sexuelles réalisées fréquemment (ex : pénétration vaginale) n’étant pas celles qui favorisent le plus l’orgasme féminin. Certes, ce décalage entre leur prévalence et leur efficience s’observe dans l’ensemble des pays occidentaux mais il s’avère particulièrement important en France. »

 

 

Prépondérance des pratiques phallocentrées

Fait assez rare pour le souligner, l’enquête (même si elle est menée dans le cadre des enquêtes d’opinion et de stratégies d’entreprises pour le compte de CAM4, site internet proposant des tchats et vidéos webcams pornographiques amateurs) a le mérite de mettre en avant la prépondérance des pratiques sexuelles phallocentrées qui peuvent, pour un certain nombre de femmes, rendre plus difficile l’accès à l’orgasme. En effet, il y a encore peu de remise en question du modèle dominant de relations sexuelles centrées sur la pénétration. Dans les différents écrits que nous pouvons lire, il est encore beaucoup question de « préliminaires » pour parler des pratiques hors pénétration comme si ces pratiques devaient n’être que l’introduction de l’activité principale. Or, le plaisir de la relation sexuelle se situe bien là où chacun-e le ressent. Et techniquement, pour les femmes, le plaisir est souvent plus facile à trouver avec des pratiques qui stimulent, plus ou moins directement, le clitoris. Ainsi, en cas de pénétration vaginale, les positions mettant en contact le pubis ou mont de venus2 avec le corps de l’autre ou permettant sa stimulation (manuelle ou autre), semblent être des positions adaptées à la recherche du plaisir.

 

La simulation

Le communiqué de presse met en avant que la difficulté des Françaises proviendrait d’une sexualité très phallocentrée. C’est effectivement une des explications possibles, mais peut-être pas la seule. L’IFOP ne fait notamment pas de rapprochement entre, la difficulté à atteindre l’orgasme et la simulation de l’orgasme plus importante en France qu’ailleurs alors que, cette « habitude » ou « pratique », peut être un des facteurs importants dans les difficultés à atteindre l’orgasme ou même à prendre du plaisir dans la relation sexuelle.

Simuler peut permettre de ne pas décevoir son ou sa partenaire, mais cela compromet l’échange, la communication autour des difficultés rencontrées dans la relation sexuelle qui ont conduit à simuler. Comment sortir de cette situation si le ou la partenaire n’a pas conscience du problème ? De plus, cela ne laisse pas la possibilité au ou à la partenaire d’apprendre à connaître la femme avec laquelle il ou elle a une relation sexuelle, ni ce qui l’excite et/ou lui permet d’atteindre l’orgasme. Pour finir, la femme centrée sur la simulation de l’orgasme ne se laisse que peu ou pas aller aux sensations, même minimes, qui peuvent avoir lieu dans ou sur son corps et donc réduit ses possibilités de prendre du plaisir ou d’avoir un orgasme.

 

Et les hommes dans tout ça ?

Le communiqué de presse semble attribuer la difficulté à atteindre l’orgasme en France aux femmes uniquement. Pourtant, on se rend compte à sa lecture, que les partenaires des françaises, « très massivement de sexe masculins », sont aussi plus nombreux qu’ailleurs à ne pas avoir eu d’orgasme « lors du dernier rapport ». N’y aurait-il pas des hypothèses à explorer autour de cette constatation ? Qu’est ce qui pourrait expliquer que les Français (hommes, femmes et peut-être transgenres) auraient moins de plaisirs sexuels que les autres ? Les normes, les injonctions, les rôles et places qu’ils ou elles se donnent ? Le manque d’accessibilité à des représentations érotiques pouvant stimuler l’imaginaire et les relations sexuelles basées sur la réciprocité, le partage, l’échange ? Un manque d’information sur leur fonctionnement physiologique, le rôle du périnée chez l’homme comme chez la femme, de la respiration, de la mobilité corporelle ?Antimanuel d'éducation sexuelle - image Les femmes et l'orgasme

 

 

Marcela Iacub et Patrice Maniglier, dans leur Antimanuel d’éducation sexuelle3, ont leur explication qui nous semble intéressante à explorer. 

 

« Ce malaise tient à la culture politique et sociale même dont nous avons hérité avec la « libération sexuelle ». Ce que nous avons fait sous ce titre, des années 1970 à aujourd’hui, ce n’est pas rompre avec une morale sexuelle suspicieuse et culpabilisante, mais lui trouver de nouveaux fondements, de nouveaux arguments, de nouvelles ressources, qui pour certaines sont pires que les précédentes. Comment cela a bien pu arriver, c’est le mystère qu’il faut éclaircir. […] en faisant de la « sexualité » non seulement une valeur en soi, mais encore quelque chose que l’état doit protéger en chacun de nous, qu’on a reconduit une morale sexuelle restrictive et autoritaire. […] nos problèmes sexuels sont bien, comme on le disait jadis, des problèmes politiques, qui concernent la manière dont la collectivité s’y prend pour instituer des valeurs, imposer certains comportements et même certaines manière de sentir et de penser. »

 

Il serait intéressant, par ailleurs, de définir l’orgasme qu’il soit féminin ou masculin. Sont-ils les mêmes ? Pour les personnes de sexe masculin, s’il y a éjaculation, y-a-t-il systématiquement un orgasme ou est-ce que la question de l’orgasme est séparée de celle de l’éjaculation ?

 

Les femmes et l’orgasme, mais de quoi parle-t-on ?

De manière générale, l’étude ne nous semble pas très claire sur ce qu’elle associe au terme « orgasme » et « jouissance ». Qu’appelons nous orgasme ? Qu’est-ce que jouir ? Quid du plaisir sans orgasme ? Il nous semble quand même comprendre que l’étude prend en compte les différentes pratiques sexuelles amenant aux plaisirs, qu’elles soient solitaires ou non. Par contre, à aucun moment, il n’est précisé que les pratiques sont hétérosexuelles. Elles le sont majoritairement au vue des positions présentées dans les résultats de l’enquête et du fait que le communiqué de presse parle de pratique avec un partenaire et non pas un-e. Il est quand même indiqué que les partenaires sont « très massivement de sexe masculins » et pas uniquement de sexe masculin. Nous regrettons ce manque de précision qui nous fait également douter de la représentativité de l’échantillon (célibataires, mariées ou en concubinage, poly-amoureuses, transgenre, ayant des pratiques échangistes, ayant des pratiques homosexuelles, ayant des pratiques sadomasochistes, etc.). Il est quand même spécifié que « ce document présente les résultats d’une étude réalisée par l’IFOP. Elle respecte fidèlement les principes scientifiques et déontologiques de l’enquête par sondage. »

 

Prendre du recul

Nous pouvons nous questionner sur ce que peut induire ce type d’étude. Pourquoi se poser la question des femmes et l’orgasme ? Se poserait-on la question pour les hommes ? Ne sommes-nous pas dans une sorte de « course à l’orgasme » ? L’orgasme nécessite-t-il une course ? Ne passons nous pas à côté des autres apports de la relation sexuelle en se centrant sur l’orgasme ? Faut-il jouir au moins une fois par semaine pour se sentir bien ? Ne sommes-nous pas, avec ce type d’étude ou de communiqué de presse, dans l’instauration de normes ? Se sent-on vraiment moins bien en ayant moins d’orgasme ? Il nous sommes important de prendre du recul sur ce que peut induire ce type de questions, d’informations, sur notre estime et notre sensation de bien-être. De plus, l’étude nous semble très hétérocentrée, et ce malgré sa remise en question des pratiques phallocentrées.

Par ailleurs, l’enquête a été effectuée en Europe, aux États-Unis et au Canada. À aucun moment ne sont expliquées les raisons de ce choix qui nous parait peu représentatif de la réalité mondiale. On peut se douter que l’intérêt du prescripteur de l’enquête se situe plutôt dans les pays occidentaux. Mais que nous aurait enseigné l’enquête si elle avait pris en compte tous les pays ? Y-aurait-il eu des positions, des manières d’accéder au plaisir différents ? Aurait-on découvert une civilisation, une société où les femmes n’auraient pas de difficulté à atteindre l’orgasme lors d’une relation sexuelle ?

Pour finir, la façon de décortiquer les relations sexuelles en termes de « pratiques » ou de « positions » nous questionne. On peut en effet se demander, si plusieurs positions sont pratiquées lors de la relation sexuelle, quelle est celle qui permet ou facilite l’orgasme ? Est-ce la dernière qui permet d’atteindre l’apogée du plaisir ? Est-ce la première qui crée une excitation assez satisfaisante pour que l’orgasme soit atteint plus facilement ou plus intensément par la suite ? Est-ce celle du milieu qui a permis une montée d’excitation satisfaisante pour atteindre l’orgasme à la fin ? Est-ce important ?

 

Des apports positifs

Malgré ces réserves, il nous paraît important de relever quelques apports intéressants sur le plan de l’observation des pratiques sexuelles dans les sociétés dites occidentales :

  1. Lors de relations sexuelles, ce qui mène le plus facilement à l’orgasme dans tous les pays où l’étude a été menée, c’est la pénétration associée à la stimulation clitoridienne alors que, après la sodomie, c’est l’une des pratiques les moins utilisées.

  2. Ce qui mène le moins facilement à l’orgasme dans tous les pays où l’étude a été menée, c’est la pénétration anale avec même 43% des françaises interrogées qui n’arrivent jamais à jouir avec cette pratique (elle n’est pratiquée régulièrement que par 15% d’entre elles).

  3. La pénétration vaginale sans stimulation clitoridienne amène majoritairement moins facilement à l’orgasme que le cunnilingus ou la stimulation manuelle, alors qu’elle est la pratique la plus utilisée dans les relations sexuelles (82% des interrogées réalisent souvent la pénétration vaginale seule).

  4. Dans la moitié des pays où l’étude a été menée, la proportion de femme à atteindre l’orgasme en se masturbant est moindre que celle avec une relation sexuelle. Ce constat demeure inexpliqué dans l ‘étude. Dans notre société, la représentation de la masturbation reste-t-elle encore compliquée pour les femmes, ou, un-e partenaire peut-il ou elle amener la femme à découvrir plus de plaisir que quand elle est seule ? Y-a-t-il d’autres hypothèses ?

 

 

Et maintenant on fait quoi ?

Nous poursuivrons ces réflexions autour des plaisirs sexuels lors de l’atelier PointPointPoint de samedi 20 février 2016, de 17h30 à 20h à l’Équitable Café, ainsi que lors de notre Atelier d’éducation populaire à la Dar Lamifa le mercredi 24 février de 19h à 21h

 

 

Vous pouvez retrouver :

 

 

Les références :

1 Kinsey Alfred, Le comportement sexuel de l’homme (Sexual Behavior in the Human Male) et Le comportement sexuel de la femme (Sexual Behavior in the Human Male), plus connus sous le noms des Rapports Kinsey, 1948 et 1953

2 Définition : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mont_du_pubis et article plus subjectif : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1329121-le-mont-de-venus-le-nouveau-thigh-gap-une-uniformisation-inquietante-du-sexe-feminin.html

 3 Iacub Marcela et Maniglier Patrice, Antimanuel d’éducation sexuelle, édition Brehal, 2005

 

 

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